Les impacts économiques d’un arrêt de travail des débardeurs du Port de Montréal

Face à une menace d’interruption des activités au Port de Montréal, l’équipe d’Acronyme s’est penchée sur les impacts économiques d’une potentielle fermeture temporaire de ses installations.

Pour accéder à notre analyse prospective complète « Port de Montréal: Impacts d’un arrêt de travail des débardeurs sur l’économie de Montréal, du Québec et du Canada » [PDF, 7,1 Mo]

Le cas échéant, après une trêve avec l’Association des employeurs maritimes (AEM) le 21 août 2020, le Syndicat des débardeurs du Port de Montréal est toujours en négociation de la convention collective pour les prochaines années.

La mesure de l’impact d’une grève

Le Port de Montréal est le deuxième port en importance au Canada; il accueille près de 2 000 navires de marchandises par année qui transportent plus de 40 M de tonnes de cargo. En ce sens, il s’agit d’une composante critique pour l’ensemble de l’économie de la métropole, de Québec et du pays, et toute interruption prolongée de ses activités engendre des conséquences économiques importantes.

Nous avons cherché à mesurer les impacts économiques d’un arrêt des activités prolongé du Port de Montréal, et concluons que, pour une interruption des activités d’une durée de 10 jours, l’impact économique quotidien se situe entre 10 M$ et 25 M$. 

Pour ce faire, nous avons retenu trois méthodes qui corroborent cet ordre de grandeur :

  1. La première méthode consiste à déduire, sur les données publiques de l’étude réalisée en 2017 par E&B Data, et en fonction du volume de conteneurs et de l’apport des différents facteurs de production, des manques à gagner, pertes et pénalités engendrées par l’arrêt des activités. Nous arrivons par cette méthode à une fourchette se situant entre 4,9 M$ et 6,2 M$. 
  2. La deuxième méthode consiste à induire, sur la base des données de marché récoltées auprès des différents acteurs de la chaîne, un coût cumulatif. Celui-ci inclut la rémunération des employés directs et indirects du Port, les coûts de détournement des conteneurs, les frais d’exploitation des navires immobilisés, les pénalités et autres frais associés au stockage des marchandises. Par cette méthode, nous arrivons à une fourchette se situant, à court terme (1-5 jour) entre 4,2 M$ et 6,3 M$ par jour; à moyen terme (5 à 10 jours), entre 18 M$ et 24 M$ par jour et si l’interruption des activités persiste (10 jours et plus) entre 23 M$ et 28,9 M$ par jour. 
  3. Enfin, nous avons recueilli des documents d’analyse d’interruptions de travail ayant eu lieu dans d’autres ports nord-américains, dont Los Angeles et Vancouver. Sur la base des données obtenues dans ces contextes, et bien que conscients des différences notoires en termes de volume et d’intégration aux systèmes économiques respectifs de la Californie et de la Colombie-Britannique, nous avons cherché à établir un coût par jour par conteneur, que nous avons ensuite appliqué au trafic réel de conteneurs au Port de Montréal (1,750 M équivalent vingt pieds [EVP] par an, soit 4 795 conteneurs par jour en moyenne). Selon cette méthode, les impacts réels d’une grève prolongée seraient de l’ordre de 9,6 M$ à 53,6 M$.

Ces trois approches nous permettent de confirmer que l’impact économique d’une interruption prolongée des activités du port se situe entre 10 M$ et 25 M$ par jour. 

Les conséquences d’un long conflit

La deuxième partie de notre analyse consiste à analyser les conséquences d’une interruption plus longue, et des coûts additionnels engendrés par des pénuries ponctuelles de biens et de matériaux, provoquant dans un premier temps une hausse du prix des intrants, et dans un deuxième temps des interruptions d’activités et des problèmes d’approvisionnement sur des produits tels que les machines électriques et appareils électriques, les produits alimentaires, des matières textiles et leurs ouvrages. 

Ces impacts de second degré sont difficiles à quantifier puisqu’ils affectent des industries aussi diverses que la construction, l’automobile et l’agriculture. Nous avons jeté un coup d’œil sommaire à ces trois industries afin d’estimer les impacts de second ordre qui pourrait survenir en cas d’interruption des activités. 

Pour la construction, une interruption des chantiers occasionnée par des pénuries de matériaux aura un effet économique sur la capacité des opérateurs à assurer la continuité des chantiers. Nous estimons que l’effet sur la main-d’œuvre pourra se chiffrer à 2 M$ par jour d’interruption. De même, la pénurie aura un effet inflationniste sur la valeur des matériaux. Au total, il est conservateur de croire que l’effet de second ordre induit par une interruption des activités du Port sur l’industrie de la construction sera d’au moins 4 M$ par jour à partir du 10e jour. 

Dans l’industrie automobile, nous avons examiné l’impact sur la fabrication et l’assemblage. La vente au détail ne risque pas d’être affectée durablement malgré les délais; les ménages décaleront leur décision d’achat. Selon nos estimations, une interruption de 5 à 15 % de ces activités pourrait se conclure par un impact économique de l’ordre de 1,19 M$ à 3,6 M$ par jour. 

Dans le domaine agricole, qui est un secteur majeur au Québec et au Canada en termes de contribution au PIB, une pénurie d’engrais et d’intrants pourrait avoir un impact économique relativement majeur. À titre d’exemple, une diminution de 2 % de la production agricole québécoise aura un impact dépassant le million de dollars par jour d’interruption. 

Enfin, une étude longitudinale nous permettrait d’analyser les impacts à long terme de la rupture du lien de confiance entre les armateurs et le Port de Montréal, qui pourrait engendrer un détournement définitif de certaines routes vers des centres logistiques jugés plus fiables. Bloomberg rapporte d’ailleurs que, la compagnie Hapag-Lloyd a notifié par courriel ces clients de se détourner de Montréal afin de prévenir la possibilité d’une grève. Ce signal envoyé aux entreprises pourrait entacher la réputation et la confiance envers le Port de Montréal, mais aussi la chaîne de logistique du Canada.

Cet impact durable n’est pas immédiat, mais pourrait se traduire par plusieurs centaines de millions de dollars de pertes cumulées au cours des prochaines décennies.